Soja, faut-il en avoir peur ?

 

© Etienne Bidat

Cent cinquante-cinq millions de tonnes de soja sont produites annuellement (chiffres 2004), dont 50 % par les Etats unis. Quatre-vingt-dix-sept pour cent de ce soja sont utilisés pour la consommation animale, trois pour cent pour la consommation humaine. Le soja complet est utilisé pour produire soja grillé, farine de soja, aliments traditionnels (miso, lait de soja, sauce, tofu, tonyu …), huile de soja et ses produits dérivés (acides gras, lécithines). Le soja est utilisé dans différents produits : viandes, produits crémiers, produit de boulangerie, produits céréaliers et laits infantiles. Le soja contient des facteurs anti-nutritionnels tels les inhibiteurs de la trypsine ou des lectines, il ne peut pas être consommé s’il n’a pas été au préalable traité industriellement. Les traitements sont variables suivant le produit souhaité. Le traitement thermique inactive les facteurs anti-nutritionnels, les autres traitements possibles sont le trempage, le broyage, la coagulation des protéines, la fermentation par les moisissures, la création d’hydrolysât, le cracking des graines, l’extrusion des protéines. Tous ces traitements entraînent des modifications structurales et fonctionnelles des protéines, et donc des modifications de l’allergénicité des produits finis. Ainsi les produits fermentés (miso, shoyu ou sauce de soja) dans lesquels les protéines sont totalement hydrolysées par les protéinases des micro-organismes ne contiennent plus d’allergènes (1).

 

L’allergie au soja est rare chez l’enfant

L’allergie au soja ne concerne que 1,1 % de 505 enfants âgés en moyenne de 69 mois qui sont suspects d’allergie alimentaire. Cette allergie ne touche qu’un des 243 enfants à « haut risque d’allergie », nourris pendant 6 mois par un lait de soja (2)

Quatorze pour cent des enfants avec allergie IgE médiée aux protéines du lait de vache sont allergiques au soja

Chez 93 enfants, âgés de 3 à 41 mois, qui ont une allergie alimentaire prouvée, IgE médiée au lait de vache, seulement 12 ont un test de provocation par voie orale positif au soja. Les 81 enfants qui présentent un test de provocation par voie orale négatif au soja sont nourris pendant un an au lait de soja. Un seul présentera une allergie au soja dans un tableau de syndrome d’allergies alimentaires multiples (3). Les publications antérieures rapportant des fréquences élevées d’allergie au soja associée à une allergie alimentaire au lait de vache concernent principalement des allergies non IgE médiées, et les procédures diagnostiques sont contestables (3).

Le soja, un pneumallergène

Les différentes « épidémies d’asthme » observées à proximité du port de Barcelone, ont été rattachées aux particules de soja libérées dans l’atmosphère lors du déchargement des bateaux (4). L’allergène en cause a pu être identifié, c’est une protéine de 8-kDa, appelée Gly m 1.

Danger des lécithines de soja ?

Les lécithines de soja sont obtenues à partir d’huile de soja. Si elles renferment des protéines la quantité doit être infime, et celle-ci ne peut pas déclencher une réaction allergique clinique (5).

Danger du soja génétiquement modifié ?

Le soja enrichi en méthionine, grâce au transfert du gène de la noix de Brésil n’a pas été commercialisé en raison des risques allergiques. Pour Herman (6), le soja génétiquement modifié ne présente pas plus de risque allergique que le soja « naturel », la biotechnologie permettra de produire un soja à l’allergénicité diminuée.

Faut-il avoir peur des isoflavones chez le petit nourrisson ?

À la fin des années 90 une abondante littérature mettait en garde contre le contenu en isoflavones des laits de soja. Ce taux élevé pourrait être responsable d’effet biologique (7). L’analogie des isoflavones avec les œstrogènes fait redouter des effets secondaires cliniques. Dans les études à court terme, il n’a pas été montré d’effet clinique, et la tolérance des laits à base de soja est excellente chez les petits nourrissons, néanmoins certains souhaitent un suivi prolongé, jusque l’âge adulte, de ces enfants nourris par ces laits (8).

Danger du soja chez l’allergique à l’arachide.

Chez l’allergique à l’arachide la sensibilisation au soja est fréquente (10 à 53 %), mais cette sensibilisation ne se manifeste cliniquement que chez 2,3 à 11 % des enfants sensibilisés (in 9). Le danger et la gravité des accidents par allergie au soja chez l’allergique à l’arachide ont été soulevés dès 1999. Dans une étude Suédoise prospective (1993-96), Foucard et al (10) relèvent 61 accidents graves par allergie alimentaire. Cinq accidents conduisent au décès : le soja est en cause 4 fois. Ces 4 patients avaient une allergie connue à l’arachide, mais n’avaient jamais présenté de réaction antérieure avec le soja. Douze enfants ont développé une réaction très sévère ; le soja est en cause six fois, l’arachide quatre fois, la noix de Brésil et l’œuf une fois. Pour l’ensemble des 61 réactions, le soja est en cause 16 fois, l’arachide 20 fois et les fruits à coque 9 fois (10). Dans cette série, il apparaît donc que le soja est plus souvent que l’arachide à l’origine de réaction létale et très sévère … surtout chez l’allergique à l’arachide !

Danger de l’alimentation par le lait de soja : un facteur de risque de développement d’une allergie à l’arachide ?

Dans une étude de cohorte, Lack et al ont essayé de définir les facteurs de risques d’une allergie à l’arachide. Dans le suivi des 13 971 enfants d’âge préscolaire, un questionnaire retrouve une allergie alimentaire à l’arachide chez 49 enfants (0,35 %), cette allergie est confirmée chez 23 des 36 enfants chez qui il a été pratiqué un test de provocation par voie orale. Parmi les facteurs de risque retenus, l’allergie à l’arachide est associée de façon indépendante avec la consommation de lait de soja ou d’une formule à base de soja (odds ratio 2,6 ; IC à 95 % 1,3 à 5,2) (11).

Danger du soja chez l’allergique aux bétulacées

Les réactions croisées soja – pollens de bouleau sont décrites, Gly m 4 est l’allergène majeur du soja chez ces patients. Soixante et onze pour cent des patients allergiques aux bétulacées et sensibilisés à Bet v 1 (IgE> 17, 5 kU) sont aussi sensibilisés à Gly m 4, et 9,6 % d’entre eux rapportent une allergie au soja. La teneur en Gly m 4 des aliments contenant du soja dépend des processus de fabrication, Gly m 4 n’est pas détecté dans les produits issus de la fermentation (sauce de soja, miso), un chauffage prolongé détruit aussi Gly m 4 (12).

Conclusion

L’analyse de la littérature actuelle montre qu’il n’y a pas lieu de craindre le soja plus qu’un autre aliment. Après avoir subit la pression négative des industriels pour limiter la consommation du soja sous forme de lait, notamment chez les allergiques aux protéines du lait de vache, l’impression est qu’il existe actuellement une pression positive d’autres industriels pour favoriser la consommation de protéines de soja chez le grand enfant et l’adulte. Chez l’enfant de moins de 3 ans, suite au communiqué de l’AFSSA de  juillet 2005, il est maintenant difficile de conseiller un « lait de soja », maintenant appelé « jus de soja ». Néanmoins il faut rappeler que le comité de nutrition de la Société Française de Pédiatrie  réserve la possibilité d’utiliser les formules de soja après 6 mois en cas d’allergie IgE dépendante aux protéines du lait de vache. En effet, certains enfants qui présentent toujours une allergie aux protéines du lait de vache à 6-12 mois, ou surtout qui développent tardivement cette allergie, refusent les hydrolysats traditionnels en raison de leur palabilité.

Références : (Medline abstracts)

  1. Franck P. Modification de l’allergénicité du soja selon les technologies industrielles. Alim’Inter 2003 ; 8 : 42-46.
  2. Bruno G. Giampietro PG. Del Guercio MJ et al. Soy allergy is not common in atopic children : a multicenter study. Pediatr Allergy Immunol 1997 ; 8 : 190-193.
  3. Zeiger RS, Sampson HA, Bock SA et al. Soy allergy in infants and children with IgE-associated cow’s milk allergy. J Pediatr 1999 ; 134 : 614-622.
  4. Anto JM, Sunyer J, Rodriguez-Roisin R, Suarez-Cervera M, Vazquez L.. Community outbreaks of asthma associated with inahalation of soybean dust. N Engl J Med 1989 ; 320 (17) : 1097-1102.
  5. http://www.foodallergy.org
  6. Herman EM. Genetically modified soybeans and food allergies. Journal of Experimental Botany 2003 ; 54 : 1317-1319.
  7. Setchell KD, Zimmer-Nechemias, Cai J, Heubi JE. Exposure of infants to phyto-oestrogens from soy-based infant formula. Lancet 1997 ; 350 : 815_816.
  8. Mendez MA, Anthony MS, Arab L. Soy-based formulae and infant growth and development : a review. J Nutr 2002 ; 132 : 2127-2130.
  9. Bidat E, Muller MH, Just J, Grimfeld A. Allergie à l’arachide, la cacahuète est-elle dangereuse ? . Rev Fr Allergo 2003 ; 43 : 524-526.
  10. Foucard T, MalmhedenY. A study on severe food reactions in sweden-is soy protein an underestimated cause of food anaphylaxis ? Allergy 1999 ; 54 : 261-265.
  11. Lack G, Fox D, Northstone K et al. Factors associated with the development of peanut allergy in childhood. N Engl J Med 2003 ; 348 : 977-985.
  12. Mittag D et al. Soybean allergy in patients allergic to birch pollen : Clinical investigation and molecular characterization of allergens. J Allergy Clin Immunol 2004 ; 113 : 148-154.

 

Publié le 15 avril 2013 - Mis à jour le 15 avril 2013